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La répression : le néolibéralisme par la peur

mercredi 13 août 2003

Peur sociale du citoyen, criminalisation de la misère et du mouvement social.

par Louis Amigo
Ce forum est animé par Daniel Mermet. Dès 9h30, l’assistance lui fait un gentil chahut et l’apostrophe avec impertinence alors qu’il répond à des interviews et est photographié à la tribune. Le chapiteau est plein, plus que plein, il déborde, certains sur des chaises, beaucoup assis à terre et tous les autres debout. L’absence de femme à la tribune est remarqué. Daniel Mermet fait l’introduction. De quoi nous plaignons-nous ? Nous vivons dans un monde libre, nous pouvons faire ce que nous voulons. Du moins apparemment. Si nous sommes consommateurs, si nous avons de l’argent, tout va bien. Mais, si par malheur nous sommes pauvres alors… Nous allons parler de la criminalisation de la pauvreté.
François Roux est avocat, c’est l’avocat de José Bové. Il commence par citer l’article 35 de la Constitution de 1793 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Les circonstances commandent parfois un devoir de résistance et le Larzac en est un parfait symbole. François Roux est un adepte, un théoricien, un apologiste de la résistance par la non-violence. Il se rappelle avec émotion l’envahissement du 1er étage du Tribunal par un troupeau de brebis pour vanter la popularité de ce type de lutte, son esprit festif, humoristique. Il se réfère à Gandhi, à Martin Luther King pour affirmer qu’il faut respecter celui qui est en face. La non-violence, c’est de l’action, mais de l’action transparente, en plein jour, à visage découvert. La désobéissance civile, comme le renvoi du livret militaire il y a 30 ans pour soutenir la lutte du Larzac, c’est efficace si un rapport de force est établi. Il faut avoir conscience que ça peut aussi être dangereux. Le jeûne est un moyen très efficace, si José n’avait pas été libéré la semaine dernière, il aurait sans doute fallu l’utiliser. Heureusement, le pouvoir politique a cédé. François Roux se souvient de Jean-Marie Djibaou, invité sur le Larzac en 86, très hésitant sur la pertinence de la non-violence pour la lutte du peuple kanak, il est resté très longtemps en méditation devant l’affiche : On a gagné parce qu’on était les plus faibles. François Roux répond par avance à ceux qui s’interrogeraient sur les limites de la non-violence par un Et la violence, est-ce qu’elle a des limites, la violence ? Il rappelle que le moratoire sur les OGM a été obtenu suite à l’action non-violente au CIRAD, il appelle au devoir absolu de résistance, de résistance par la non-violence.
Gilles Sainati est juge, représentant du Syndicat de la magistrature. Il donne le ton : Justice nulle part, police partout. Il explique que la sécurité, c’est l’exact contraire de la justice. La justice, c’est avant tout respecter le débat contradictoire, la sécurité le nie. La police est maintenant persuadée que son action sécuritaire prévaut sur la démocratie. Le droit a été dévoyé par la sécurité. Les fichiers de la police ont remplacé le casier judiciaire dans l’utilisation quotidienne et, pour ces fichiers, il n’y a aucune procédure légale d’effacement. La théorie de la tolérance zéro, importée de New York, c’est une interprétation comportementalisme de la loi. La comparution immédiate a surtout pour but d’éviter les avocats et les juges du siège. Gilles Sainati rappelle que le Parquet est là pour défendre les intérêts de la société, pas du gouvernement ! Les Conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance ont été remplacés par les Contrats locaux de Sécurité, les mots parlent d’eux-mêmes, la prévention, c’est terminé. Et on ne parle plus des affaires, des affaires financières. La situation des prisons est dramatique, 60_000 détenus pour les 47_000 places, autant de prisonniers qu’en 1945 ! Il n’y a plus aucun espoir de réinsérer qui que ce soit dans ces conditions.
Justement, l’ex-taulard José Bové fait une entrée discrète, applaudissements, il fait la bise aux orateurs et s’installe à la tribune.
Jean-Claude Amara, responsable de Droit devant ! parle de la généralisation de la misère. Il analyse la dérive du système. En 98, il y a eu l’échec de l’AMI (Accord Multilatéral sur l’Investissement), ce fut une première baffe pour les libéraux. En 99, il y a eu l’échec de la conférence de l’OMC à Seattle, ce fut la deuxième baffe. Les libéraux prennent peur et réagissent par le tout sécuritaire. Pour accompagner l’extension de la misère, on assiste à l’avènement du tout caritatif. Jean-Claude Amara insiste sur la source de profits que constitue pour certains l’exploitation de la misère, il cite Sodexho qui prospère dans les prisons, Accor qui fait son beurre avec les expulsions de sans-papier, etc. Enfin, Jean-Claude Amara en appelle à la solidarité dans la tranversalité des luttes, ceux qui n’ont rien, les sans-tout n’ont pas la grève comme moyen de se faire entendre, ils comptent sur les alliances avec les autres combats.
Michaël Dauvergne de SALAM (Soutenons, Aidons, Luttons, Agissons pour les Migrants et les pays en difficultés) est un militant de Calais. Il parle de Sangatte et du scandale de la fermeture du centre de transit sans rien en remplacement sauf une mobilisation policière massive dans toute la région de Calais. Il parle des propos sécuritaires de Sarkozy, les hordes de Kurdes sous les fenêtres des habitants de Sangatte, il parle de la stratégie employée par la force policière, dégoûter le migrant de la région par tous les moyens et il en cite quelques-uns, coups, attaque de chiens, gaz lacrymogène dans les couvertures, abandon en plein campagne sans chaussure, etc. Il parle aussi de la criminalisation de la solidarité avec les miséreux et appelle à signer la pétition : Si la solidarité est un délit, je demande à être mis en examen. Michaël Dauvergne conclut que si les capitaux circulent librement, les pauvres, eux, ne le peuvent pas.
Gisèle Vidalet appartient à la direction de la CGT. Elle parle des luttes chez McDo à Paris, chez ASF qui pratique la déportation du travail, ça consiste à envoyer des salariés travailler à 500km de chez eux, en représailles parce qu’ils ont manifesté sur leur lieu de travail, une autoroute des ASF. Elle parle de Delta, une filiale de la Poste qu’elle qualifie de négrière, cette société a déjà été condamnée à 1 million d’€ d’amende et ses dirigeants à 5 ans de prison avec sursis. Gisèle Vidalet remarque que dans le même temps, Chirac se fait voter une loi le protégeant de toute poursuite pour ses malversations et il fait mettre des syndicalistes en prison.
Oméia Seddik du MIB (Mouvement de l’Immigration des Banlieues) explique le phénomène de peur dans les banlieues. Il commence par une digression sur l’utilisation du mot banlieue qui signifie maintenant banlieue où l’insécurité règne. Il poursuit par une typologie anthropologique des habitants de ces banlieues. Il y a la population des Français de souche et celle des pas Français de souche. Les de souche sont des pauvres, ils se subdivisent en 3 catégories : 1) ceux qui n’en peuvent plus, agressés par le gouvernement et par leur quartier, ils n’aspirent qu’à aller s’installer plus loin, 2) ceux qui se laissent aller à la peur, ils s’enferment, ils regardent la télé toute la journée, ils sont sujet à la violence domestique et au bulletin de vote aventureux, 3) ceux qui vivent normalement, qui parlent comme les pas de souche, qui, en un mot, s’intègrent. La désignation des pas de souche comme cause de tous les problèmes crée une violence endémique qui fabrique de la peur et finit par sortir en vraie violence. Oméia Seddik parle de Dammarie-les-Lys où la violence policière a fait 4 morts en quelques années chez les pas de souche. En 97, il y a eu des émeutes, chacun était dans son rôle, la répression policière n’a pas été flagrante. Par contre, lors de la dernière bavure, une organisation efficace des jeunes a permis de contenir l’émeute et d’établir un vrai rapport de force. La répression policière a alors déferlé. Il y a eu une grève de la faim de souris, pied de nez à Sarkozy et son laboratoire sécuritaire de Dammarie-les-Lys. Oméia Seddik conclut qu’il y a deux façons pour le pouvoir de se débarrasser d’un habitant 1) la bavure policière, 2) l’exil par la double peine.
Thoo Chit est le porte-parole des victimes du chantier Total en Birmanie. Il s’exprime en Anglais, il est traduit en Français. La Birmanie est sous le joug d’une dictature militaire, le peuple birman est très pauvre. Total soutient cette dictature, en est le complice et l’argent de Total sert à acheter des armes pour opprimer encore plus le peuple birman. Sur la zone du chantier Total, des centaines de personnes ont été déplacées, soumises au travail forcé, de nombreuses femmes ont été violées. Thoo Chit est en France pour témoigner à l’instruction du procès qui a été intenté contre Total. À une question sur ce qu’il faut faire pour aider le peuple birman, il répond qu’il ne faut pas aller en Birmanie, il ne faut pas donner de l’argent à la dictature militaire.
Le porte-parole des inculpés de Fumel est invité à s’exprimer. Les inculpés de Fumel ont mis hors-service un incinérateur dangereux et illégal et ont été déjà durement puni (1 an de prison préventive pour l’un d’entre eux). Le procès aura lieu à Agen le 17 septembre 2003, un appel est lancé pour qu’il y ait le maximum de personnes présentes.
José Bové témoigne de la réalité carcérale. Il souligne que son expérience est somme toute modeste. Les conditions de vie en prison sont très pénibles, actuellement, il fait 40°, 50° dans les cellules. Et il y a pire que la cellule, c’est le mitard. La prison, c’est la négation de la personne, sa destruction systématique, soit on devient un chien et on mange à la gamelle, soit on devient un loup et on est abattu quand on sort. L’administration utilise le refus de remise de peine comme moyen de coercition. Elle utilise aussi beaucoup la chimie pour que les prisonniers se tiennent tranquilles. À Montpellier, on a supprimé 60 lits en hôpital psychiatrique, les malades sont progressivement recasés en prison. José a pu mettre en lumière le cas d’un détenu malade du SIDA grâce aux visites que députés et sénateurs lui ont fait à Villeneuve-lès-Maguelone et le détenu a pu sortir. Il a vu un détenu aveugle et en fauteuil roulant dont les compagnons de cellule étaient les supplétifs infirmiers. Le parloir de la prison est au 1er étage, les visites sont impossibles aux handicapés. Un surveillant qui avait porté une femme handicapée, la femme d’un détenu, a été sanctionné pour son action. C’est le secteur privé qui gère l’alimentation des prisons, l’État donne 3€20 par prisonnier et par jour. La bouffe est infecte, un prisonnier qui veut rester en bonne santé, qui ne veut pas que ses dents se déchaussent doit cantiner. Les prix sont 10 fois supérieurs aux prix de l’extérieur. Il y a une vraie exploitation de la misère. José sait que dans les prisons de femmes, c’est encore pire. José Bové parle de la Colombie, là-bas, on assassine tout ce qui ressemble à un syndicaliste.
Daniel Mermet demande si on pourrait supprimer les prisons. Gilles Sainati affirme qu’il y a 90% des 60 000 prisonniers qui n’ont rien à faire en prison. Les victimes et les réparations qui leur sont dues ont bon dos. La meilleure réparation ne serait-elle pas une vraie réinsertion sociale ? Il faut se poser le problème du marché des prisons, il y a beaucoup trop d’intérêts économiques en faveur de l’augmentation de la population carcérale.
La salle intervient pour une série de questions. Il y a beaucoup de professions de foi, peu de questions. À noter toutefois, une interpellation très sévère de la CGT sur sa stratégie du 3 juin, elle est accusée d’avoir saboté la grève générale du mois de mai. Gisèle Vidalet répond que la grande majorité des salariés n’étaient pas prêts à la grève générale et aussi que les manifestations de mai et juin auraient été clairsemées sans les bataillons de la CGT. Oreste Scalzone, après avoir promis à Daniel Mermet d’être bref, détaille avec application tous les sujets qu’il n’abordera pas pour honorer sa promesse et termine par une brillante explication de la gestation de la peur. Quel talent !
Daniel Mermet a été interpellé par une question sur la gestion de sa propre image, rapport au chahut du début de séance, il répond et c’est sa conclusion en renvoyant aux livres de Pierre Bourdieu Sur la télévision et Serge Halimi Les nouveaux chiens de garde (éditions Raisons d’agir).

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